Photo : Caroline Ciavaldini, grimpeuse professionnelle. Pippa Planques, CC BY 4.0 via Wikimedia Commons
Un grimpeur professionnel français, ça gagne combien ? La question paraît simple. Elle est pourtant à peu près sans réponse publique. Trois magazines spécialisés ont publié cet été des enquêtes et des entretiens sur le métier, avec des athlètes qui parlent volontiers de leur pratique, de leur médiatisation et de leurs doutes. Presque aucun ne donne un chiffre. Ce silence n’est pas un détail de méthode : c’est le sujet.
Le chiffre que personne ne donne
Commençons par ce qui manque. En croisant les entretiens parus dans la presse spécialisée, dont deux publiés le même matin du 10 août, on trouve exactement deux montants énoncés par des athlètes eux-mêmes sur leurs revenus.
Le premier vient de Caroline Ciavaldini, grimpeuse professionnelle depuis quinze ans : « Tout le monde n’est pas payé de la même manière, certains gagnent 6 000 euros par an. Il y a un gros tabou en France sur l’argent gagné par les athlètes. » Le second est rétrospectif. Mathieu Bouyoud, auteur de quarante-quatre voies dans le neuvième degré, raconte pourquoi il a renoncé au statut professionnel vers vingt ans : « Ce n’est pas avec 500 euros par mois que je pouvais me payer tout ça. » Il vend et installe des murs d’escalade, et équipe ses voies le soir après le travail.
C’est tout. Aucun autre grimpeur ou alpiniste français n’a donné le montant de ses contrats. Les alpinistes qui se sont exprimés cet été s’accordent pourtant sur un point : ce qu’ils signent avec les marques ne suffit ni à épargner ni à se projeter.
Le tabou que nomme Ciavaldini est donc vérifiable par son résultat : il n’existe pas de donnée.
Ce que l’État paie, et qu’on peut vérifier
Face à ce vide, les chiffres publics sont d’autant plus utiles qu’ils sont, eux, consultables.
La Fédération française de la montagne et de l’escalade reçoit 179 100 euros d’aides personnalisées pour les 121 grimpeurs inscrits sur les listes ministérielles. Cela fait environ 1 480 euros par an et par athlète, soit à peu près 123 euros par mois. À titre de comparaison, la formation de guide de haute montagne coûte 17 694,50 euros.
Le constat n’est pas nouveau, et il ne concerne pas que l’escalade. En 2015, alors ministre des Sports, Patrick Kanner résumait ainsi l’état du sport français de haut niveau : « 4 sportifs de haut niveau sur 10 touchent moins de 500 euros par mois. » Son secrétaire d’État Thierry Braillard parlait à la même époque de « l’un des statuts les plus précaires de notre pays ». Une enquête menée en 2024 auprès de 439 sportifs de haut niveau confirme la structure du problème : près de neuf sur dix mènent des études ou un emploi en parallèle, et six sur dix le font par nécessité.
Pour l’alpinisme, il faut ajouter une donnée juridique qui explique beaucoup de choses. La discipline ne bénéficie d’aucune délégation ministérielle. Autrement dit : pas de statut de sportif de haut niveau, pas d’aide personnalisée, pas de prime. Rien. Quand Léo Billon explique qu’entrer au Groupe militaire de haute montagne était, il y a huit ans, « une des rares façons en France de vivre de l’alpinisme », il ne décrit pas une préférence personnelle. Il décrit la seule porte institutionnelle qui existe.
Le coût, lui, est parfaitement connu
Si les revenus sont opaques, les dépenses ne le sont pas, et c’est là que le déséquilibre saute aux yeux.
Marion Salmon-Thomas est troisième mondiale d’escalade sur glace. Elle est aussi ingénieure salariée à mi-temps, grâce à une convention qui lie l’État, l’Agence nationale du sport, sa fédération et son employeur. Elle décrit une saison d’hiver à environ 15 000 euros de frais, pour des gains de l’ordre de 1 000 euros en cas de victoire en Coupe du monde. « On a des aides pour le défraiement, mais ce n’est pas du tout à la hauteur de tous nos financements », explique-t-elle. « On finance nos déplacements en Coupe du Monde, donc c’est un gros investissement de temps et d’argent. » Un détail résume la situation mieux qu’un tableau : évoquant sa première finale mondiale, elle raconte avoir eu son « premier price money pour m’acheter des chaussures ».
Le cas n’est pas isolé, et il n’est pas propre à une discipline confidentielle. Dans son analyse du budget fédéral, la FFME rappelle noir sur blanc que le circuit européen, pourtant formateur, reste aux frais des athlètes. En mars 2025, l’Allemand Alex Megos lançait un appel aux dons en expliquant que « certains d’entre nous doivent réunir plusieurs milliers d’euros pour pouvoir participer aux Coupes du Monde ».
Le coût de l’encadrement suit la même logique. Antoine Avril, entraîneur qui suit une vingtaine d’athlètes, estime que si son équipe facturait réellement toutes ses prestations, les grimpeurs « en auraient pour 6 000 à 8 000 euros par an ». Soit, à quelques centaines d’euros près, le revenu annuel des moins bien lotis.
La bosse olympique n’a pas eu lieu
L’entrée de l’escalade aux Jeux devait changer l’équation. Marine Thevenet, agente d’une dizaine de grimpeurs, l’avait parié : « J’ai vu arriver les JO. Je me suis dit qu’il allait y avoir plus d’argent. » Sa réponse, dix ans plus tard, mérite d’être lue en entier : « Non. Enfin, oui, mais de manière très éphémère. Il y avait des contrats hors escalade qui allaient jusqu’aux Jeux et s’arrêtaient ensuite, donc encore plus précaires que d’habitude. En revanche, les contrats avec les marques n’ont pas augmenté. »
Ce qu’elle décrit au niveau des athlètes se lit aussi dans la comptabilité de la fédération internationale. Dans les états financiers de World Climbing, la ligne consacrée aux Olympic Qualifier Series passe de 3 460 232 euros en 2024 à zéro en 2025. La manne olympique n’a pas décru : elle a disparu d’une année sur l’autre.
Une hausse est bien en cours, mais elle vient d’ailleurs et plus tard. Le prize money par épreuve passe de 11 700 à 20 000 euros en 2026, financé par les droits médias. Pas par les Jeux.
Ce que le silence recouvre
Reste la question de fond : si l’argent est rare, qu’est-ce qui décide de sa répartition ? Le corpus donne une réponse claire, et ce n’est pas le niveau.
Léo Billon, qui est pourtant l’un des meilleurs alpinistes français, le formule sans ménagement : « Avant, la case performance était plus nécessaire à cocher pour pouvoir être alpiniste professionnel, alors que maintenant, clairement, on peut être un alpiniste débutant mais devenir un alpiniste professionnel. » Et il va plus loin : « la majorité des alpinistes professionnels aujourd’hui sont des personnes qui n’ont ni les capacités, ni l’envie d’aller vers du haut niveau ou de la performance. » Nicolas Jean, charpentier et himalayiste, dit la même chose en une phrase : « Si tu veux gagner de l’argent en étant alpiniste, il faut être influenceur, c’est beaucoup plus pratique. »
Le second filtre est plus rarement énoncé, et c’est Lise Billon, guide de haute montagne, qui s’en charge : « Il y a des marques qui paient les athlètes comme des merdes. Mais les gens se voilent aussi pas mal la face dans ce milieu. La plupart des alpinistes pros viennent de familles avec de l’argent. S’en sortir sans papa maman derrière, c’est une autre histoire. »
Marine Thevenet apporte une troisième variable, sur le marché cette fois : « La dernière fois que j’ai souhaité placer une athlète, le sponsor m’a appelée parce qu’il voulait une fille. Jamais une ne m’a contactée parce qu’elle recherchait un mec. Il faut d’abord que ce soit une femme, ensuite qu’elle soit performante. »
Ceux qui y arrivent, et à quel prix
Il existe évidemment des trajectoires qui fonctionnent, et elles éclairent le reste. Benjamin Védrines décrit la sienne sans romantisme : « Je suis clairement chef d’entreprise, je suis le patron de ma propre boîte et je brasse beaucoup d’argent. Cet argent, je ne le touche pas forcément, il passe par ma société pour payer un vidéaste, du mix son, une attachée de presse, des coaches sportifs, un agent. » Vivre de l’alpinisme, à ce niveau, c’est diriger une petite structure de production.
Symon Welfringer, lui, a gardé un mi-temps de météorologue à Météo France, et il assume que ce choix a tout changé : « J’ai fait une prépa, je suis devenu ingénieur, fonctionnaire, et ça m’a ensuite amené énormément de liberté, de temps et financièrement, pour commencer ma carrière d’alpiniste de manière hyper apaisée et sécurisante. »
Enfin, il faut entendre Christophe Moulin, qui a vu passer trois décennies avant de partir à la retraite : « Si on devait compter le nombre d’alpinistes qui sont professionnels, je crois que même une seule main, ça suffirait. » Et sur les montants : « Il n’y a pas les budgets. Les sommes d’argent, c’est dérisoire en alpinisme. »
Pourquoi ça compte
On pourrait s’arrêter au constat que ce métier paie mal, ce qui n’étonnera personne. L’information est ailleurs.
Quand l’argent est rare et que sa distribution ne dépend ni du niveau ni d’un barème public, elle dépend de ce qui reste : la capacité à produire des images, à raconter, et à tenir financièrement le temps que ça prenne. C’est-à-dire, très concrètement, d’où l’on vient. Le silence sur les montants n’est donc pas de la pudeur. Il maintient invisible un tri social qui s’opère en amont de la performance, et que personne n’a intérêt à documenter, ni les marques, ni les fédérations, ni les athlètes qui ont réussi.
Les chiffres publics, eux, existent et sont accablants de banalité. Cent vingt et un grimpeurs sur listes ministérielles, environ 1 480 euros par an chacun, une discipline entière, l’alpinisme, qui n’ouvre droit à rien. Le reste est une affaire privée. C’est bien le problème.
Cet article est une synthèse documentaire. Il s’appuie sur une quarantaine de sources publiées entre 2015 et août 2026, principalement des entretiens parus dans la presse spécialisée et régionale, ainsi que sur des documents publics : états financiers de World Climbing, questions écrites à l’Assemblée nationale, communiqués de la FFME. Chaque citation est attribuée dans le texte. Nous n’avons interrogé aucune des personnes citées, et aucune marque n’a été sollicitée pour répondre : c’est la limite de ce travail. Notre méthode est détaillée sur la page méthodologie.