200 mètres sans corde en Sardaigne : le free solo d’Aleksandra Taistra, et deux regards crus sur le métier

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Photo : le village de Baunei, en Ogliastra, où Aleksandra Taistra s’est installée. Vid Pogacnik, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Aleksandra Taistra a grimpé six longueurs et 200 mètres sans corde en Sardaigne, sur une voie qui va jusqu’au 7a. Dans les Rocheuses canadiennes, l’Américain Jonathan Siegrist en est à 99 voies en 9a ou plus dur, et il lui en manque une. Et pendant que les compteurs tournent, deux entretiens publiés ce matin posent la question qui fâche : de quoi vivent réellement les gens qui font ça pour de bon.

200 mètres sans corde au Monte Oddeu

La Polonaise Aleksandra Taistra a enchaîné en solo intégral les six longueurs d’« Alfredo Alfredo », 200 mètres sur les falaises du Monte Oddeu, en Sardaigne. Les cotations donnent 6a, 6c+, 6c, 6a/+, 7a et 6a+. Sans corde, sans baudrier, sans rien : une chute dans la deuxième longueur ou dans la cinquième, et il n’y a pas de deuxième chance.

Les falaises calcaires du Supramonte sarde vues depuis le maquis
Les barres calcaires du Supramonte, en Sardaigne. C’est sur ce calcaire, au Monte Oddeu, que Taistra a grimpé ses 200 mètres sans corde. Photo : JYB Devot, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons.

Ce n’est pas le 7a qui l’a le plus marquée, mais le 6c+ de la deuxième longueur, une fissure. Elle a bouclé le tout d’une traite en un peu plus de quatre heures, après des tentatives en avril, un entraînement spécifique sur fissures et dièdres en salle, et une progression par paliers, de la moulinette en solo à des free solos plus faciles. Elle a surveillé l’ensoleillement et la température de la roche, deux paramètres qui deviennent vitaux quand on n’a pas de marge d’erreur.

Taistra a 43 ans et grimpe depuis 2000. Elle a fait du 8c+ à Rodellar avant de basculer vers la grande voie en 2018, puis de s’installer à Baunei en 2022 après une blessure. Elle est monitrice, coach et kinésithérapeute, et son compteur en solo compte déjà une douzaine de grandes voies en Sardaigne plus deux dans les Tatras, dont « Hotel Supramonte » en 2019 et la répétition d’« Oltreconfine » en 2022, une ligne de 220 mètres avec 31 points en tout, qu’elle avait décrite comme la plus éprouvante mentalement de sa carrière. « Je ne ressens ni stress ni peur », dit-elle. Venant d’une autre, la phrase ferait hausser les épaules.

Siegrist, 99 voies en 9a et une seule qui manque

Tout autre registre, tout autre continent. Jonathan Siegrist vient d’enchaîner « John Doe’s Space Adventure », un 9a à Planet X, dans la Bow Valley canadienne. C’est sa 99ᵉ voie cotée 9a ou plus dur, dont 64 dans le 9a lui-même et 7 dans le 9b. À 40 ans, il lui en manque donc exactement une pour boucler la centaine.

Il raconte être monté vers le nord pour trouver des conditions estivales correctes, et décrit une voie qui tient plus de la résistance que du pas de bloc isolé. Sur la qualité du caillou, il est bref : « the rock quality is pretty dang good too ». Dans le même séjour, il a aussi flashé un 8b+ et coché un autre 9a à Stoneworks Cliff. Un compteur pareil ne dit pas tout d’une carrière, mais il dit quelque chose de la régularité.

Peut-on vivre de l’alpinisme ? La réponse est plus nuancée qu’on croit

Montagnes Magazine publie ce matin un entretien croisé entre Symon Welfringer et Léo Billon, et les deux y répondent depuis des positions opposées.

Un alpiniste seul devant la face nord des Grandes Jorasses au petit matin
La face nord des Grandes Jorasses. Vivre de ce terrain-là reste, pour la plupart, une équation à plusieurs revenus. Photo : Mehdi Cherfaoui, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

Welfringer est météorologue à mi-temps à Météo France, et grimpeur le reste du temps. Il assume que le salaire n’a jamais été le sujet : « J’ai fait une prépa, je suis devenu ingénieur, fonctionnaire, et ça m’a ensuite amené énormément de liberté, de temps et financièrement, pour commencer ma carrière d’alpiniste de manière hyper apaisée et sécurisante. » Il crédite Charles Dubouloz d’avoir fait bouger les tarifs du milieu : « Lui, il s’est professionnalisé, avec une ambition différente : celle d’en vivre et de bien en vivre. » Conséquence directe, dit-il, ses propres contrats ont augmenté et il pourrait désormais ne vivre que de ça.

Billon, lui, est alpiniste professionnel au Groupe militaire de haute montagne depuis huit ans, sans autre source de revenus. Il rappelle qu’à son arrivée, c’était l’une des rares portes d’entrée en France pour quelqu’un qui n’était pas médiatisé. Et il pointe le vrai basculement : « avant, je pense que la case performance était plus nécessaire à cocher pour pouvoir être alpiniste professionnel, alors que maintenant, clairement, on peut être un alpiniste débutant mais devenir un alpiniste professionnel ». Welfringer date le retournement : « Entre 2000 et 2015, être alpiniste, c’était se taire. » Ceux qui trouvaient ça vulgaire de communiquer, ajoute-t-il, sont parfois les mêmes qui en vivent aujourd’hui.

L’agente qui dit que les Jeux n’ont rien changé

L’autre bout de la chaîne, c’est Marine Thevenet, dont Grimper publie le portrait le même matin. Elle est agente de grimpeurs, productrice de films, et grimpeuse de très haut niveau : on la trouve à Fionnay, dans le val de Bagnes, en train de travailler « Solitary Daze », un 8C.

Le hameau de Fionnay et son lac turquoise dans le val de Bagnes
Fionnay, dans le val de Bagnes. Le hameau valaisan est devenu un rendez-vous des meilleurs bloqueurs pour son granite. Photo : Gleb Zajarski, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons.

Ancienne compétitrice passée par la propriété intellectuelle chez Fayard, elle a basculé en voyant ses copains pros lui faire relire leurs contrats : « Aucun n’était à l’aise avec son image. Donc je me suis dit qu’il y avait quelque chose à aller chercher. » Elle avoue avoir parié sur l’arrivée de l’escalade aux Jeux pour que l’argent rentre. La réponse qu’elle donne aujourd’hui devrait calmer quelques vocations : « Non. Enfin, oui, mais de manière très éphémère. Il y avait des contrats hors escalade qui allaient jusqu’aux Jeux et s’arrêtaient ensuite, donc encore plus précaires que d’habitude. En revanche, les contrats avec les marques n’ont pas augmenté. »

Elle s’impose deux règles : pas plus de dix athlètes, et aucun en concurrence, ce qui l’amène à travailler hors escalade, avec la parapentiste Maud Perrin ou, par le passé, l’alpiniste Benjamin Védrines. Quant au rythme, il n’a pas vraiment baissé : « Je travaille toujours 50 heures par semaine, mais je les répartis sur sept jours. » Le gain, c’est la géographie. Elle peut boucler sa journée au Tessin et aller grimper à 17 heures, chaussons de bloc dans le sac, au lieu d’attendre le week-end et le beau temps.