Photo : William M. Connolley, domaine public via Wikimedia Commons
Indian Face a quarante ans et neuf répétiteurs, tous des hommes. Rachel Pearce est la dixième personne à en venir à bout, et la première femme. La Galloise de 32 ans a enchaîné la voie le 16 août à Clogwyn Du’r Arddu, la falaise qui domine le lac au pied du Snowdon. Techniquement, c’est du 7b. C’est tout le reste qui pose problème.
Première femme à grimper Indian Face
Dix ascensions en quarante ans, ça situe la voie mieux qu’une cotation. Ouverte par Johnny Dawes le 4 octobre 1986, Indian Face a donné à la Grande-Bretagne son premier E9. Elle a attendu huit ans sa deuxième ascension.
Rachel Pearce vient du nord du pays de Galles, elle grimpe le 8b+ en sportive, le 7C en bloc, et elle est passée par tous les échelons du trad britannique dans l’ordre : E1 en 2016, puis à peu près une lettre par an jusqu’à son premier E9, Olwen, en 2024. Deux ans plus tard, elle prend celui qui compte. Elle est soutenue par Petzl, Mountain Equipment et La Sportiva.
7b en moulinette, la chute au sol en tête
La difficulté pure d’Indian Face tourne autour du 7b, 7b+ quand on la travaille sur corde du haut. Beaucoup de grimpeurs de falaise ont ce niveau. Presque aucun ne monte dedans.
La protection tient en quelques micro-coinceurs RP posés dans des fissures qui ne retiendraient guère plus que le poids du corps, et il n’y en a pas au-dessus. Le crux arrive vers 40 mètres. Une chute là-haut finit très probablement au sol. Le rocher est une dalle compacte : pas une bosse pour passer un anneau, pas une fissure pour caler quoi que ce soit.
L’engagement n’est pas le free solo : il y a une corde, un assureur, des points. Ils ne servent simplement à rien sur la partie haute. C’est une autre manière de jouer gros que les 200 mètres sans corde d’Aleksandra Taistra en Sardaigne, et le résultat d’une chute au mauvais endroit est le même.
Il y a bien un détail qui sauve. Un pied minuscule, juste avant la section dure, offre quelques secondes de répit pour souffler et regarder ce qui arrive. Neil Gresham, troisième ascensionniste, a estimé que sans cette marche la voie vaudrait peut-être seulement E8. La marge tient à ça. Sur une dalle pareille, tout se joue sur des prises de pied de la taille d’un ongle, et le choix des chaussons de falaise n’est plus une question de confort.
Neuf hommes avant elle en quarante ans
Dawes a mené la voie en 1986, après quatre séances de travail, assuré par Sean Myles et Bob Drury. Nick Dixon et Neil Gresham l’ont répétée tous les deux en 1994. Puis plus rien pendant seize ans.
Dave MacLeod est venu la reconnaître en 2007, a renoncé, et n’est revenu qu’en 2010 pour la quatrième ascension. L’été 2013, sec, en a livré trois d’un coup : James McHaffie le 9 juillet, Calum Muskett et George Ullrich le 11. Angus Kille a suivi en 2018, Morus Sanderson en juillet 2023, sur des prises mouillées. Rachel Pearce ferme la liste, pour l’instant.
Ce que le topo de 1988 en disait
Le topo de Clogwyn Du’r Arddu signé Paul Williams, en 1988, résume la voie en une ligne restée célèbre : « Standard : E9 ; Exceptionally Severe (Excessively so). Rubbers. » Suit une description en anglais victorien pastiché, qui prévient que les prises sont d’une rareté à décourager le plus solide des gaillards, que la protection est au mieux illusoire, et que si le leader échoue au crux, le désastre est non seulement imminent mais inévitable.
Clogwyn Du’r Arddu n’est pas une falaise comme les autres dans l’histoire britannique. Elle domine le Llyn Du’r Arddu sous le Snowdon, et elle porte quelques-unes des lignes qui ont fait l’escalade galloise, dont Master’s Wall et A Midsummer Night’s Dream, la voie voisine d’Indian Face.
Quarante ans plus tard, la description tient toujours. Cloggy est une falaise nord qui ne sèche que par intermittence, et la voie ne se tente qu’avec des conditions parfaites. C’est aussi pour ça que la liste des ascensions est si courte : il ne suffit pas d’avoir le niveau, il faut que le rocher soit sec le jour où on a la tête pour y aller.