Photo : TakuanJodo, CC0 via Wikimedia Commons
Le jury des Piolets d’Or a rendu son verdict pour les ascensions de 2025 : quatre récompensées, dont une signée par deux Français, Benjamin Védrines et Nicolas Jean, au Jannu Est. Une cinquième distinction, la mention spéciale pour l’alpinisme féminin, va elle aussi à une Française. Mais le plus intéressant, dans cette annonce, n’est peut-être pas le palmarès : c’est le lieu de la cérémonie. Elle se tiendra à Saint-Christophe-en-Oisans et à La Bérarde, dans une vallée dont la route ne monte plus jusqu’au bout.
Le Jannu Est gravi par la face nord, après quatre ans de tentatives
Le Jannu Est culmine à 7 460 mètres et se raccroche au Jannu par une arête de deux kilomètres. Personne n’y était monté. Les tentatives s’étaient longtemps concentrées sur la face est, où la première expédition, en 1991, avait à peine dépassé les 7 000 mètres. Des Américains se sont ensuite attaqués à la face nord en 2022, puis sont revenus en 2023 et 2024. En 2024, Léo Billon, Nicolas Jean et Benjamin Védrines ont tenté une ligne plus à gauche et sont redescendus à 6 700 mètres.
Ils sont revenus à deux en 2025. Début septembre, ils ont posé leur camp de base à 4 700 mètres, se sont acclimatés sur un sommet secondaire de la Merra à 6 000 mètres, puis ont signé la première ascension de l’Anidesh Chuli, 6 808 mètres, par son arête nord, en un peu plus de sept heures et dans la journée. Le 12 octobre, ils ont dormi à 5 100 mètres sur le glacier et équipé la première longueur. Le lendemain, ils ont enchaîné 1 100 mètres de névés suspendus, de neige raide, de glace en WI5 et une longueur mixte en M6, sur un terrain où l’assurage tient rarement. C’est le genre de face où l’on part avec des piolets techniques et le strict nécessaire, parce qu’il faut le porter.
Ils ont bivouaqué à 6 200 mètres, obliqué à gauche pour rejoindre l’arête est à 6 900, dormi là, et atteint le sommet le lendemain au bout d’une arête étroite et cornichée. La voie s’appelle « Le Sommet des Pieux », 2 300 mètres, M6 WI5. La descente par le même itinéraire a pris un jour et demi et une cinquantaine de rappels. Pour le jury, c’est du style alpin « parfait ».
Tiphaine Dupérier distinguée pour le Nanga Parbat
La mention spéciale pour l’alpinisme féminin revient à Tiphaine Dupérier, guide de haute montagne et pisteuse-secouriste, originaire des Bauges et installée en Haute-Tarentaise. Le Nanga Parbat lui résistait depuis 2019 : une première tentative avortée sous les 8 000 mètres par la voie Kinshofer, puis un demi-tour à 7 524 mètres sur la voie Schell, versant Rupal, en 2024.
Elle y est retournée en juin 2025 avec Boris Langenstein et l’Allemand David Goettler. Du 21 au 24, ils ont signé la première ascension en style alpin de cette voie ouverte en 1976, environ 3 500 mètres de dénivelé et moins de dix ascensions à son actif. Dupérier et Langenstein sont redescendus à skis depuis le sommet, avec un rappel de trente mètres là où la neige manquait, deux bivouacs à 7 600 puis 7 400 mètres, et une tente montée au sommet sans sac de couchage. Goettler, lui, a déployé son parapente à 7 700 mètres et rejoint le camp de base en une demi-heure.
Trois autres cordées, et Peter Habeler pour sa carrière
Trois autres ascensions sont primées. Au Karakoram, Ethan Berman, Maarten van Haeren et Sebastián Pelletti ont ouvert « Shooting the Moon » (3 100 m, M5 WI4) dans le pilier sud-est de l’Ultar Sar, du 6 au 11 juin, avec plus de soixante-dix rappels pour redescendre. Toujours au Batura Muztagh, George Ponsonby et James Price ont gravi la face nord-ouest de l’Aikache Chhok en huit jours. Dans la cordillère Huayhuash, Bru Busom, Rubén Sanmartín et Marc Toralles ont ouvert « The Essence of Commitment » (1 400 m, 6c+ M6+ 95°) au Yerupajá Grande, sommet dont la dernière ascension connue remontait peut-être à 2014.
Le Piolet d’Or Carrière, dix-huitième du nom, va à l’Autrichien Peter Habeler, né en 1942 à Mayrhofen. C’est lui qui, avec Reinhold Messner, a atteint le sommet de l’Everest sans oxygène en 1978. Le jury 2026 réunit Lise Billon, Jordi Corominas, Luka Lindič, Young Hoon Oh, Paul Ramsden et Enrico Rosso.
Une cérémonie dans une vallée dont la route est coupée
Les Piolets d’Or reviennent dans l’Oisans du 21 au 25 octobre, dix ans après l’édition de La Grave. Le camp de base sera à Saint-Christophe-en-Oisans, et l’événement s’étendra à tout le Vénéon. L’organisation ne s’en cache pas : deux ans après la crue qui a emporté la moitié du village de La Bérarde, elle rejoint une initiative collective pour relancer l’activité de montagne dans la haute vallée.
Sauf qu’entre-temps, il a replu. Nous écrivions mercredi que la RD 530 était coupée au-delà de Saint-Christophe, que Champhorent, Les Étages et La Bérarde n’étaient pas accessibles et que les navettes étaient suspendues. C’est toujours l’état du dernier point publié par le Parc national des Écrins, mis à jour le 1er septembre. Hier, à Vallouise, le président du conseil d’administration du parc, Arnaud Murgia, parlait de l’autre versant du massif en des termes qui valent aussi pour celui-ci : « Nous ne reviendrons pas à la situation antérieure. » Il citait dans la même phrase le pré de Madame Carle et La Bérarde.
Nicolas Jean, lui, connaît le massif par cœur : cet été, il a repris à Védrines le record d’ascension de La Meije, 4 h 11 min aller-retour depuis La Grave. La Meije est justement le sommet qui sépare La Grave du Vénéon. En octobre, les deux iront chercher leur piolet de l’autre côté, au bout d’une route que le département essaie encore de rouvrir.