Oriane Bertone en finale des championnats de France de bloc, en février 2025. Photo d’archive. Photo : Sukkoria, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Seize ans, cinquante et un hommes, aucune femme. The Big Island, classique de la forêt de Fontainebleau coté 8C, n’avait jamais été enchaîné par une grimpeuse avant ce week-end. Oriane Bertone l’a bouclé en cinq séances, six mois après avoir fait tomber un autre bloc bellifontain que personne ne voyait comme un bloc féminin, Gecko assis. Et deux semaines après avoir gagné à Salt Lake City.
Oriane Bertone, première femme sur The Big Island
« The Big Island V15/8C, première ascension féminine », a annoncé Oriane Bertone samedi soir sur Instagram. « Aucun mot ne peut dire à quel point je suis heureuse d’avoir enchaîné cette bête de bloc », écrit la grimpeuse de l’équipe de France, qui parle d’un « classique iconique de la forêt ». Il lui a fallu cinq séances.
La vidéo de l’ascension est déjà en ligne sur la chaîne YouTube Bertone Climbing, et un film sur l’ensemble du travail est annoncé. Elle remercie les trois grimpeurs qui l’ont accompagnée « dans ce processus court mais très enrichissant ».
Seize ans et cinquante et un hommes avant elle
The Big Island se trouve à Coquibus, côté Essonne du massif de Fontainebleau, au milieu d’une ligne qui s’est allongée vers le bas en trois étapes. L’Américain Dave Graham ouvre la partie haute, The Island (8B+), le 7 avril 2008 : « d’énormes mouvements entre des plats, toujours à ma pleine extension », écrit-il alors. Deux ans plus tard, Vincent Pochon part assis, plus bas, et signe The Big Island, 8C. En 2021, le Belge Simon Lorenzi part plus bas encore et finit par The Big Island : c’est Soudain Seul, proposé 9A au bout de 25 séances.
Ce départ dit beaucoup de la ligne. Pour faire tenir un genou, Lorenzi avait glissé sous sa genouillère un livre emprunté à sa compagne, histoire d’allonger son tibia ; le titre du roman d’Isabelle Autissier a donné son nom au bloc. Il avait aussi retouché ses chaussons de bloc, gomme ajoutée sur le dessus et talon greffé d’un autre modèle. Ici, chaque centimètre se négocie.
Depuis, la base de données climbing-history.org recense 52 ascensions, la sienne comprise : cinquante et un hommes l’ont précédée. La liste traverse des générations de grimpeurs de bloc, de l’Allemand Jan Hojer et du Japonais Toru Nakajima en 2013 aux Français Mejdi Schalck et Sam Avezou, jusqu’à Teodor Kirkebø quelques jours avant elle. Aucune femme n’y figurait.
Un bloc « morpho », comme Gecko
Bertone savait ce qu’on disait du bloc. « Comme Gecko, BIG n’a jamais été vu comme un bloc très féminin, surtout avec son caractère « morpho » », écrit-elle. Un bloc morpho favorise une taille ou une envergure précise. « Je savais qu’avec ma taille et mon envergure, je pouvais en théorie le faire passer. »
Gecko assis, un 8B+ du rocher de Bouligny, en Seine-et-Marne, elle en a signé la première ascension féminine le 21 avril. Son palmarès sur le rocher remonte loin : en 2018, Golden Shadow (8B+) faisait d’elle la plus jeune personne à réussir cette cotation, et elle en a aligné trois autres depuis. The Big Island est le premier 8C que lui attribue la base.
Le bloc lui a demandé « beaucoup plus de travail technique » que prévu, et « beaucoup de contrôle mental pour en finir ». Elle signe d’un rappel aux suivants : brosser les prises, effacer les traits de magnésie et laisser le bloc comme on l’a trouvé. Sur ce grès où l’on grimpe au-dessus de crash pads, c’est la règle de la forêt.
Deux semaines après Salt Lake City
La croix tombe au bout d’une saison de compétition irrégulière, de son propre aveu. Le week-end du 18 octobre, Bertone a gagné l’épreuve de bloc du circuit mondial à Salt Lake City. « Après une année difficile, avec de grands hauts et des bas, je ne savais pas à quoi m’attendre », écrivait-elle juste après. En juillet, elle avait décroché le titre européen de bloc.
Treize jours séparent la victoire de Salt Lake City de l’annonce sur The Big Island. Après Gecko au printemps et The Big Island à l’automne, la Française a fait tomber en 2026 deux blocs de Bleau que personne ne voyait comme des blocs pour femmes.