L’été, c’est la saison des records d’itinéraires. Pendant que le peloton du Tour grimpe les cols, l’ultra-endurance écrit sa propre histoire loin des dossards, à coups de traversées démesurées et de lignes tracées sur des cartes que personne n’avait osé relier comme ça. Deux performances récentes donnent le vertige : une traversée des Alpes contre la montre, et un aller-retour un peu fou dans les montagnes de l’État de New York. Tour d’horizon.
Sophie Woods, 2 000 kilomètres à travers les Alpes
La Néo-Zélandaise Sophie Woods s’est lancée en juillet sur la Via Alpina, l’itinéraire qui relie Trieste, en Italie, à Monaco. Sur le papier, ça donne le tournis : 2 000 kilomètres, 120 000 mètres de dénivelé positif, huit pays traversés (Italie, Slovénie, Autriche, Allemagne, Liechtenstein, Suisse, France, Monaco). Le tout à la course, en autonomie quasi complète, avec deux personnes pour seul soutien, une amie photographe et son compagnon. Pas d’équipe de tournage, pas de balise de suivi en direct : du minimalisme assumé.
Au 21 juillet, après 17 jours d’effort, elle avait déjà avalé 1 172 kilomètres, soit un peu plus de la moitié du parcours, à une moyenne de 63 kilomètres par jour. Il lui restait environ 850 kilomètres. Son objectif est clair : boucler le tout en 30 jours. Pour situer, le record féminin actuel sur cet itinéraire est de 38 jours, celui des hommes de 35. Autrement dit, si elle tient ce rythme, elle ne se contente pas de battre la marque féminine, elle passe aussi devant les hommes. « Ça fait déjà pas mal de temps à courir, mais on verra. Ça risque d’être un peu raide d’y arriver », glisse-t-elle, lucide sur la difficulté. Sur ce genre de format, la mécanique compte autant que les jambes : une paire de chaussures d’ultra-trail qui tient la distance sur des semaines change tout.
Un aller-retour à 30 sommets dans les Adirondacks
Changement de décor et de registre avec deux ultra-traileurs canadiens, Cody Taylor, de Cornwall en Ontario, et Matthew « Shep » Shepard, qui s’entraîne dans les Rocheuses de l’Alberta. Leur terrain de jeu : le Bob Marshall Traverse, un enchaînement classique de 14 hauts sommets des Adirondacks, dans l’État de New York, soit environ 48 kilomètres et 4 267 mètres de dénivelé sur le tracé normal. Sauf qu’ils ne l’ont pas fait une fois, mais dans les deux sens.
Ce fameux format « yo-yo » consiste à partir d’un point, aller au bout, et revenir en refaisant tout à l’envers. En bouclant l’aller-retour depuis l’Adirondak Loj, et en ajoutant l’ascension du Mont Jo à chaque extrémité, les deux hommes ont enchaîné 30 sommets. Au compteur final : un peu moins de 109 kilomètres, plus de 9 100 mètres de dénivelé positif, en 40 heures 52 minutes et 56 secondes, début juillet. C’est le premier temps de référence sur cet aller-retour, une case cochée là où personne n’avait encore posé de chrono. Shepard raconte que Cody l’avait prévenu dès leurs premières discussions : ce serait très dur, et « il n’y aurait pas beaucoup de course à pied ». Vu le dénivelé, on veut bien le croire.
Le FKT, le nouveau terrain de jeu de l’ultra
Ces deux exploits ont un point commun : ce sont des FKT, pour Fastest Known Time, le meilleur temps connu sur un itinéraire donné. Pas une course avec un départ groupé et une ligne d’arrivée, mais un record d’itinéraire, tenté quand on veut, seul ou à quelques-uns, et validé par la communauté grâce aux traces GPS et aux relevés partagés. Le principe explose depuis quelques années, et on comprend pourquoi : pas de dossard à décrocher, pas de quota de participants, juste une ligne sur une carte et l’envie de la parcourir plus vite que quiconque avant soi.
La France n’échappe pas à la tendance. Le GR20 en Corse, le tour du Mont-Blanc ou les grands GR alpins sont devenus des terrains convoités, où les tentatives se multiplient chaque été. C’est une manière de vivre la montagne à contre-courant du calendrier des courses officielles, plus libre, souvent plus solitaire, et parfois plus exigeante encore. Reste que la logistique ne s’improvise pas : ravitaillement, sommeil fractionné, gestion de l’eau sur des portions sans point d’eau. Un sac d’hydratation bien pensé fait souvent la différence entre une belle sortie et un abandon.
Reste à voir si le pari de Sophie Woods tiendra la route. Si elle conserve son rythme, elle devrait rallier Monaco au tout début du mois d’août. On saura alors si les 30 jours, et le record, sont tombés. Une chose est sûre : l’été 2026 restera comme une belle saison pour les amateurs de très longue distance.