Photo : le mont Viso depuis le lac Lestio, dans le Queyras. Pline, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
Victor Garcin a parcouru en 4 h 14 une arête que l’on met deux à quatre jours à traverser, et il a choisi le Viso précisément parce que la chaleur rendait le reste des Alpes trop dangereux. Au même moment, en Côte-d’Or, trois falaises dont l’historique Cormot sont fermées après un éboulement. Et pendant que la roche bouge, on continue de grimper : Seb Bouin est reparti en Norvège sur une ligne de 80 mètres qui pourrait valoir 9c, et deux pères de famille viennent de livrer une grande voie de 260 mètres dans le Verdon.
Garcin reprend 2 h 20 au record de la traversée Berhault
Sept kilomètres d’arête, 1 800 mètres de dénivelé, du col de la Traversette au sommet du Viso, sur la frontière entre le Queyras et l’Italie. La traversée Berhault se parcourt normalement en deux à quatre jours. Le jeudi 30 juillet, Victor Garcin s’y est élancé à 6 h 50 et a touché le sommet 4 heures, 14 minutes et 22 secondes plus tard. C’est 2 h 20 de moins que le précédent record, détenu depuis septembre 2025 par l’Italien Sandro Maranetto.
Et encore, le chrono ne part que du col. Il était monté de la vallée à vélo, puis avait avalé 800 mètres de dénivelé en 45 minutes avant même d’attaquer l’arête. Il portait une corde de 30 mètres, un baudrier et un Escaper pour les rappels, qu’il a finalement tous désescaladés. Il n’avait repéré que le premier tiers, la semaine précédente. « J’ai redécouvert toute la fin, qui est la partie la plus montagne, la plus alpine, où le caillou est moins bon », explique-t-il. « C’est loin de certains records, avec 6 ou 7 repérages ! »
Reste la raison qui l’a décidé à partir maintenant. La chaleur et les chutes de pierres liées au dégel du permafrost ont fait renoncer les guides un peu partout dans les Alpes cette saison, mais le massif du Viso n’a pas de glacier, ce qui rend son terrain relativement stable. Garcin a attendu que la face nord soit assez sèche pour partir sans crampons ni piolet. Là où l’été a fermé des courses, il en a ouvert une.
L’homme a 25 ans, il vient de Molines-en-Queyras et il est aspirant-guide. Il avait déjà parcouru cette traversée en 2020 avec son cousin Rémy Garcin, en 13 ou 14 heures. Son CV compte le Gasherbrum I sans oxygène en 2025, un temps de référence de 13 heures au pilier du Freney avec Charles Dubouloz, et trois jours en solitaire hivernal dans la face nord de la Meije. « Le chrono, ce n’est pas un objectif en soi, mais la finalité d’une magnifique journée en montagne, où l’absence de corde offre une sensation de liberté inégalée », résume-t-il.
Cormot fermée, et deux autres falaises de Côte-d’Or avec elle
L’autre bout du problème est en Bourgogne. Depuis le 20 juillet, un arrêté municipal de Cormot-Vauchignon interdit l’accès, à l’escalade comme à la randonnée, à trois falaises de la commune : Cormot, Baderne et La Réserve. En cause, le détachement d’un pan de paroi. Cormot, site historique de l’escalade française, a connu deux éboulements importants en moins d’un an.
Juridiquement, la mairie n’était pas obligée d’en arriver là. Depuis la loi du 23 février 2022, dite loi Falaise, le gardien d’un espace naturel n’est pas responsable des dommages subis par un pratiquant quand ils résultent d’un risque normal et raisonnablement prévisible, inhérent au sport concerné. Sauf que deux éboulements en un an ne relèvent plus vraiment du risque normal, et que la commune n’a pas les moyens techniques de dire quels secteurs tiennent et lesquels sont douteux. Faute d’expertise, elle a étendu le doute à tout.
La suite est plus encourageante qu’il n’y paraît. En trois semaines, deux réunions ont réuni élus, équipeurs et représentants du club local, et les deux camps sont arrivés à la même conclusion : le sujet les dépasse. Ils se tournent vers la préfecture. Une pétition a été lancée par Patrick Rey, équipeur local. Ce qui se joue à Cormot vaut pour beaucoup de sites français depuis le déconventionnement des falaises par la FFME : sans expertise ni argent public, une commune inquiète ferme.
Seb Bouin est reparti sur son 9c à Flatanger
Pendant ce temps, en Norvège. Dans la grotte de Hanshelleren, à Flatanger, Seb Bouin travaille une ligne qu’il appelle désormais le « Movementum Project » : environ 80 mètres de grimpe soutenue, sur un tracé qui court de 120 à 130 mètres du sol jusqu’au relais. La cotation visée pourrait aller jusqu’au 9c.
Le projet vient de loin. Adam Ondra rêvait d’une traversée intégrale de la grotte ; c’est Bouin qui l’a concrétisée avec « Nordic Marathon » 9b/+, que le Tchèque n’a toujours pas répétée. Le Français a ensuite voulu durcir l’entrée en matière : au lieu de commencer par une section en 8c puis « Thor’s Hammer » 9a+, il attaque par « Move » 9b/+, la voie libérée par Ondra en 2013 qu’il avait lui-même répétée en 2019.
En juillet 2024, il était tombé dans l’ultime crux dès sa troisième journée d’essais, ce qui l’avait laissé euphorique pendant près de deux heures, avant que dix jours d’humidité ne le poussent à écourter son voyage. Le final n’a pas changé : après « Move » enchaînée sans interruption, trois pas de bloc font le 9a+. « Le premier pas de bloc, c’est un petit jeté dans un trou. Le deuxième se joue autour d’un genou. Et le troisième, c’est une grosse baffe main droite avec un talon, et des arquées à tenir juste après », détaille-t-il à PlanetGrimpe. Ce dernier mouvement se joue exactement à la lèvre de la grotte, après 75 mètres de grimpe dans les bras.
Les Enfants du Paradis, 260 mètres de première dans le Verdon
On finit par une ouverture. Les Enfants du Paradis raye la paroi du Duc, dans les gorges du Verdon, sur 260 mètres, avec un 8b+ au plus dur, en mêlant colonnettes et murs verdonnesques. Elle est signée Jonathan Bargibant et Maxence Horvath.
C’est la manière qui vaut le détour. Pas de dix jours d’été bien alignés : la voie a été équipée et libérée sur une trentaine de sessions de deux jours, étalées sur trois étés, entre deux plannings de jeunes pères de famille. Horvath, qui en publie le récit chez Grimper, refuse d’ailleurs le scénario héroïque habituel, celui de la paroi comme épreuve et du grimpeur en héros. « Plus qu’une ouverture, Les Enfants du Paradis raconte comment la paternité et l’amitié peuvent transformer notre manière de grimper », écrit-il.